19.
Un rêve
« Au lieu de faire le ménage avec leurs balais enchantés, les sorcières préfèrent les enfourcher pour voler dans le ciel. »
Sorcières et démons,
Jean-Luc Bellefleur, 1817
TOUS LES SIGNES SONT LÀ. C’EST UNE SORCIÈRE DE SANG, À L’ÉVIDENCE. SA PEAU SE CRAQUELLE POUR LAISSER FILTRER UNE LUMIÈRE BLANCHE. SON POUVOIR EST MAGNIFIQUE, EFFRAYANT. QUE CE LIVRE DES OMBRES M’EN SOIT TÉMOIN, JE L’AI TROUVÉE. J’AVAIS VU JUSTE. LOUÉE SOIT LA DÉESSE.
* * *
Ce soir-là, tante Eileen est passée à l’improviste pour le dîner. Après le repas, elle est restée avec moi dans la cuisine pour m’aider à débarrasser.
Au milieu des grincements des assiettes que je rangeais dans le lave-vaisselle, je me suis surprise à lui demander sans détour :
— Comment t’es-tu rendu compte que tu étais lesbienne ?
Mon indiscrétion l’a étonnée autant que moi.
— Désolée, me suis-je hâtée d’ajouter. Oublie ma question. Ça ne me regarde pas.
— Non, il n’y a pas de mal, a-t-elle répondu, pensive. Ton interrogation est légitime.
Elle a réfléchi un instant avant de se lancer :
— En fait, toute petite déjà, je me sentais plus ou moins différente. Je ne me prenais pas pour un garçon ni rien. Je savais que j’étais une fille, et cela ne me posait aucun problème. Par contre, je n’arrivais pas à comprendre à quoi servaient les garçons.
Elle a froncé le nez, et moi j’ai éclaté de rire.
— Si ma mémoire est bonne, j’étais en quatrième lorsque j’ai compris que j’étais gay. Quand je suis tombée amoureuse pour la première fois.
— D’une fille ?
— Oui. Évidemment, elle, elle n’éprouvait rien pour moi… et moi, je me suis bien gardée de lui dévoiler mes sentiments. J’avais l’impression d’être anormale. Comme si quelque chose clochait vraiment chez moi et que je devais me faire soigner.
— Ça devait être très dur.
— Ce n’est qu’à l’université que j’ai accepté la situation. J’ai enfin admis que j’étais gay et je l’ai annoncé à mon entourage. Le psy que je consultais depuis quelque temps m’a aidée à comprendre que je n’étais pas anormale. J’étais comme ça, point.
Tante Eileen a fait une grimace avant de poursuivre :
— Tout n’a pas été facile. Tes grands-parents ont été horrifiés et furieux. Ils n’ont pas pu l’accepter. Je les ai terriblement déçus. C’est dur, tu sais, quand nos propres parents sont abasourdis et embarrassés par une partie de nous alors qu’on n’y peut rien puisqu’on est né comme ça.
Je n’ai pas émis de commentaire, mais ses paroles me rappelaient ma propre situation.
— Bref, ils m’ont vraiment mené la vie dure. Non par méchanceté ni parce qu’ils ne m’aimaient pas, mais parce qu’ils ne savaient pas comment réagir. Nos relations se sont un peu arrangées, pourtant, je suis toujours loin d’être celle qu’ils voulaient que je sois. Ils refusent même de parler de mon homosexualité et de mes fréquentations. Ils font l’autruche, a-t-elle conclu en haussant les épaules. Je ne peux pas y faire grand-chose. J’ai découvert qu’assumer ma différence était le seul moyen d’être bien dans ma peau. Maintenant, je suis moins stressée, moins malheureuse.
Je l’ai contemplée, admirative.
— C’est chouette que tu t’acceptes telle que tu es. Parce que tu le vaux bien.
Dans un éclat de rire, elle m’a serrée dans ses bras.
— Heureusement que tes parents sont là, ainsi que toi et Mary K., a-t-elle repris avec entrain. Je ne sais pas ce que je ferais sans vous.
J’ai passé le reste de la soirée assise sur la moquette de ma chambre, plongée dans mes pensées. Même si je n’étais pas lesbienne, je comprenais les sentiments de ma tante. Je commençais moi aussi à me sentir différente de ma famille, et même de mes amis, tant j’étais attirée par une chose qu’ils ne pouvaient accepter.
D’un côté, je savais qu’en choisissant de devenir une sorcière je serais plus détendue, plus naturelle, plus puissante, plus sûre de moi que je ne l’avais jamais été. De l’autre, j’avais conscience que, en prenant cette décision, je blesserais ceux que j’aimais.
* * *
Ce soir-là, j’ai fait un rêve terrifiant.
C’était la nuit. De larges rayons de lune zébraient le ciel et rehaussaient les nuages de teintes aubergine, gorge-de-pigeon et indigo. Une brise gelée caressait mon visage et mes bras nus tandis que je volais au-dessus de Widow’s Vale. La voûte nocturne était splendide, calme et paisible. Le vent rugissait dans mes oreilles, ma longue chevelure flottait dans mon dos, et ma robe, qui ondulait autour de mes jambes, se plaquait sur ma silhouette.
Peu à peu, j’ai entendu un appel lointain, un cri de terreur. J’ai survolé la ville, tournoyant de plus en plus bas tel un faucon, piquant et planant au gré des rafales qui soutenaient mon corps. Dans les bois, au nord, les cris se sont faits plus forts. Je suis descendue si bas que la cime des arbres frôlait presque ma peau. J’ai plongé vers une clairière au beau milieu de la forêt avant d’atterrir avec grâce sur un pied.
J’ai reconnu la voix de Bree. Je l’ai suivie entre les arbres jusqu’à une zone marécageuse. Là, une source sourdait vaille que vaille à travers la terre. Son débit, trop ténu pour former un ruisseau, l’empêchait néanmoins de s’assécher. La source fournissait juste assez d’humidité pour favoriser la prolifération des moustiques, des champignons et des mousses douces et vertes qui luisaient d’un éclat d’émeraude.
Bree était coincée dans le marécage, la cheville bloquée par une racine noueuse. Elle s’enfonçait peu à peu, attirée vers le bas, centimètre après centimètre. Si je ne faisais rien, elle se noierait avant le lever du soleil.
J’ai tendu la main. Mon bras me paraissait lisse et fort, mes muscles bien dessinés, couverts d’une peau argentée baignée de lune. J’ai saisi ses doigts, rendus glissants par la vase pestilentielle. Aussitôt, j’ai entendu le bruit de succion des sables mouvants autour de sa cheville.
Bree a hoqueté de douleur lorsque la racine s’est resserrée autour de son pied.
— Je ne peux pas ! a-t-elle hurlé. J’ai trop mal !
Concentrée, le front plissé, j’ai agité ma main libre. La douleur caractéristique de la magye à l’œuvre m’a transpercé la poitrine. Le souffle court, j’ai senti les gouttes de sueur sur ma peau se glacer dans l’air de la nuit. Bree pleurait, implorait que je la lâche.
J’ai promené ma main au-dessus du marécage, luttant par la seule force de mon esprit pour que les racines libèrent Bree, pour qu’elles se desserrent, s’étirent, s’ouvrent et se détendent enfin. Je n’avais pas cessé un instant de tirer sur ses doigts pour la remettre au monde, comme si j’étais une sage-femme et Bree, un nourrisson né du marécage.
Puis, le visage soudain illuminé, elle a poussé un cri et nous nous sommes élevées gracieusement dans l’air, sans effort. Sa robe et ses jambes disparaissaient sous une couche de vase noire et, à travers nos mains jointes, je sentais la douleur pulsatile dans sa cheville. Au moins, elle était libre. Nous nous sommes posées à l’orée de la forêt, où je l’ai laissée avant de reprendre mon vol : pleurant de soulagement, elle me regardait m’élever toujours plus haut, jusqu’à ce que je ne sois plus qu’une tache minuscule dans le ciel où l’aube pointait.
Puis je me suis retrouvée dans une pièce sombre et rudimentaire – une grange peut-être. J’étais toute petite. Bébé Morgan. Assise sur une meule de foin, une femme me tenait dans ses bras. Ce n’était pas ma mère, pourtant, elle me berçait en murmurant « Mon bébé », encore et encore. Je l’observais de mes yeux ronds de nouveau-né. Je l’aimais du plus profond de mon cœur et je sentais l’ampleur de son amour pour moi.
Je me suis réveillée, tremblante et épuisée. J’avais l’impression de me battre contre une mauvaise grippe, de pouvoir dormir cent ans si je me recouchais.
* * *
— Tu te sens mieux ? m’a demandé Mary K. dans l’après-midi.
Après m’être levée et habillée vers midi, j’avais traîné dans la maison, lancé une lessive et sorti le bac des emballages recyclables.
Bree et les autres formeraient un cercle, ce soir-là, et je mourais d’envie de me joindre à eux. Cal s’attendait sans doute à ce que je le fasse, après son sermon de la veille. En fait, je devais y aller, à tout prix.
— Oui, ai-je répondu à Mary K. avant de décrocher le téléphone pour appeler Bree. J’ai mal dormi, c’est tout. Je me suis réveillée avec une sacrée migraine.
Mary K. s’est préparé un chocolat au lait et l’a enfourné dans le micro-ondes.
— Ah oui ? Alors, tout va bien ?
— Bien sûr. Pourquoi ?
Adossée au plan de travail de la cuisine, elle a siroté sa boisson chaude, puis a expliqué :
— J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose d’étrange, ces derniers temps.
— Comme quoi ? ai-je demandé en posant le combiné sur mon épaule – je n’avais toujours pas composé le numéro.
— Eh bien, j’ai l’impression que tout à coup tu me caches des choses. Je sais que je ne suis pas censée tout savoir de ta vie, a-t-elle aussitôt ajouté. Tu es plus âgée que moi. Tu as toujours fait des trucs différents. Mais…
Elle s’est interrompue un instant pour se frotter le front.
— … tu ne te drogues pas, au moins ? a-t-elle lâché.
À cet instant, j’ai compris comment, du haut de ses quatorze ans, elle voyait la situation. D’accord, elle était mûre pour son âge, mais quand même. J’étais sa grande sœur. Elle avait senti que j’étais nerveuse, et elle s’inquiétait.
— Oh, Mary K., ça va pas, non ? ai-je soupiré en lâchant le téléphone pour aller la serrer dans mes bras. Non, je ne prends pas de drogue. Et je ne couche avec personne, je ne commets pas de vols à l’étalage ni rien de ce genre. Promis !
Elle s’est écartée pour me répondre :
— De quoi parlaient ces livres déjà ? Ceux qui ont tellement bouleversé maman ?
— Je te l’ai déjà dit. De la Wicca. Des trucs écolos baba cool.
— Alors, pourquoi elle a flippé comme ça ?
J’ai inspiré profondément, l’ai regardée bien en face.
— La Wicca, c’est la religion des sorcières, ai-je dit.
Ses beaux yeux noisette, si semblables à ceux de notre mère, se sont écarquillés.
— Vraiment ?
— Le but, c’est de vivre en harmonie avec la nature. De se servir des ressources qui nous entourent. Le pouvoir de la nature. Les forces vitales.
— Mais, Morgan, la sorcellerie, c’est pas un truc de satanistes ? s’est-elle exclamée, horrifiée.
— Cela n’a vraiment, mais vraiment rien à voir, ai-je affirmé. Satan n’existe pas dans la Wicca. Et il est absolument interdit de faire de la magye noire ou de tenter de nuire à autrui. Tout ce qu’on accomplit nous revient triplement, donc tout le monde s’efforce de faire le bien, quoi qu’il arrive.
Mary K. semblait toujours soucieuse, mais elle m’écoutait avec attention.
— Écoute, les adeptes de la Wicca essaient surtout d’être des gens bien, de vivre en harmonie avec la nature et les autres, ai-je résumé.
— Et de danser à poil, a-t-elle ajouté, les yeux plissés.
— Tout le monde ne le fait pas, ai-je rétorqué, les yeux au ciel. Et, pour ta gouverne, sache que je préférerais encore me faire dévorer par des bêtes sauvages. Dans la Wicca, rien n’est imposé : on ne participe que dans la mesure où on le souhaite. On ne sacrifie pas d’animaux, on ne vénère pas Satan et on ne danse pas à poil si on n’en a pas envie. Il n’y a pas de drogue, pas d’aiguilles enfoncées dans des poupées vaudoues.
— Alors, pourquoi maman a-t-elle si peur ?
J’ai pris le temps de réfléchir.
— À mon avis, c’est parce que, d’un côté, elle n’y connaît rien et, de l’autre, nous sommes une famille catholique et elle ne veut pas que je change de religion. À part ça, je ne vois pas. Je ne comprends pas pourquoi elle a réagi si violemment. Sur ce coup-là, elle a complètement pété les plombs.
— Pauvre maman.
J’ai froncé les sourcils.
— Écoute, Mary K, j’ai vraiment essayé de respecter les opinions de nos parents, mais plus j’étudie, plus je m’aperçois qu’il n’y a rien de négatif dans la Wicca. Il n’y a rien à craindre. Maman va devoir me faire confiance, point.
— Ça craint… Et moi, qu’est-ce que je dois leur dire s’ils m’interrogent ?
— Ce que tu veux. Je ne vais pas te demander de mentir.
— Fait chier, a-t-elle lâché avant d’aller rincer sa tasse dans l’évier. On va dîner chez tante Margaret, au fait. Elle a appelé ce matin, tu n’étais pas encore levée.
— Oh ! non, je ne vais pas pouvoir venir, ai-je répondu en pensant au cercle.
Je ne pouvais pas en manquer encore un.
— Coucou, chérie. Comment te sens-tu ? m’a demandé ma mère en entrant dans la cuisine, un panier de linge sur la hanche.
— Bien mieux. Dis, maman, je ne peux pas aller chez tante Margaret, ce soir. J’ai promis à Bree que j’irais chez elle.
Le mensonge est venu tout seul.
— Ah bon ? Tu ne peux pas l’appeler pour annuler ? Margaret se faisait un tel plaisir de te voir…
— Moi aussi, ça m’aurait fait plaisir, mais j’ai promis à Bree que je l’aiderais en maths.
En cas de force majeure, invoquer l’école.
— Ah ? Bon.
Elle semblait hésiter à insister un peu.
— D’accord, a-t-elle finalement soupiré. Tu as seize ans, après tout. J’imagine que tu ne peux pas assister à tous nos dîners de famille.
Bravo, je me sentais minable, maintenant.
— C’est juste que j’ai promis à Bree… ai-je répété bêtement. Comme elle a eu un D au dernier contrôle, elle panique un peu…
J’avais pitié de la pauvre Mary K., qui assistait à la discussion et aurait sans doute voulu disparaître dans un trou de souris.
— Entendu, a fait ma mère. Ce sera pour une autre fois.
— D’accord.
J’ai quitté la pièce sous le regard lourd de reproches de Mary K. À l’étage, je me suis jetée sur mon lit, mon oreiller serré contre moi.